Retour de lecture pour : Je suis ton ombre, Morgane Caussarieu

Certains de mes retours de lecture peuvent présenter des éléments d’intrigues.


Retour de lecture : 

Quatrième livre dans le cadre du PIF 2020.

Une chose est sûre plus je lis du Caussarieu plus j’aime cette autrice… Ce second roman et suite de Dans les Veines est réellement une réussite.

On retrouve, comme dans le premier de cette série, cette écriture habitée par une certaine résignation, l’ambiance est lourde, pesante, suffocante même. Elle vous traîne brutalement par le col dans cet univers où la violence de l’humain règne en maître.

Il semble que toutes les perversions soient possibles dans les univers de Caussarieu… Elle brosse le tableau d’une humanité qui n’a plus rien d’humain, qui avilie le beau et déprave le pur. Les idéaux sont toujours désenchantés et les héros des anti-héros qui, plus malant que bonnant, survivent comme ils peuvent…

Si Dans les veines axait son intrigue sur la violence du vampire qui rivalisait avec la violence humaine, ici on prend le mal à la source et la magie obscure de Caussarieu opère, progressivement, on arrive à tomber dans un mal plus sombre, si sombre qu’on en viendrait à voir les vampires du premier tome, ou au moins Gabriel, comme des anges vengeurs…

La respiration rauque reprend. J’imagine la face affreuse aux joues liquéfiées comme celles de P’pa. Je visualise à l’avance les yeux creux, les cheveux roussis et frisottants laissant voir le crâne par transparence. La peau du dos fondue sur l’os comme du plastique chaud, formant un magma de croûtes noires et de tissus à vif. J’ai envie de mourir, de me rouler en boule. Je prie. Je veux pas voir pitié… je veux pas voir ça. Mes poumons vont éclater.

Le narrateur de ce roman, excepté pour les pages du journal, est le personnage principal, Poil de Carotte, un gamin de 12 ans endurci par les épreuves, la marginalisation et le harcèlement scolaire. Dans un langage oral de charretier et argotique, cet anti-héros borderline nous plonge dans l’intimité de ses pensées et de ses émotions, on assiste progressivement à l’effacement des limites du bien et du mal… Le jeune âge de ce protagoniste ne fait qu’ajouter au malaise de le voir sombrer petit à petit dans l’abysse…

Il est, dans sa temporalité, entouré de personnages secondaires tout autant fracassés et pervertis, David est peut-être le seul à réussir à maintenir un semblant d’équilibre dans cet univers mais étant d’une famille riche et donc ayant le « pouvoir de » il ne peut servir de modèle, la justification de lui faire du mal est même toute trouvée d’autant plus qu’il est faible et soumis…

L’autrice nous offre plusieurs univers en un grâce au journal de l’un des jumeaux et aux rêves, tout en maîtrise elle inclut un récit dans le récit qui se tient et s’interpose dans la temporalité actuelle à intervalle régulier.

Le duo Jean/ Uriel et Jacques/ Gabriel, dont la temporalité se trouve en Louisiane dans le Bayou quelques siècles plus tôt, est très intéressant comme entité fraternelle tantôt se définissant par la ressemblance, voire l’unité, tantôt empruntant des chemins tout à fait opposés… Leur relation en élastique et leurs malheurs justifient tout autant d’amener le mythe de l’origine des vampires que de s’approcher d’un abîme de violence.

Je pige pas, vraiment pas. Ça me fout un coup. Je pensais pas que lire, ça pouvait vous chambouler le ventre à ce point. Peut-être parce que je crois bien que c’est vrai tout ça, même si c’est hard à gober.

Caussarieu maîtrise son roman de bout en bout, tant dans l’écriture que dans la temporalité, tant dans l’émotion que dans la psyché, tant dans la description que dans l’action. On a un roman qui fonctionne parfaitement.

Ses protagonistes sont intéressants et complexes, la narration intimiste est malaisante et nous happe, le double récit mené de main de maître maintient le suspense tout en ajoutant de nombreux éléments d’intrigue, et le tout toujours avec cette excellente écriture très sensorielle et imagée et, sous-jacente au récit, on nous livre une réflexion profonde sur la nature humaine, ses perversions et sa résilience qui ne mènent pas toujours sur des chemins dorés…

Âmes sensibles s’abstenir, on est sur du dérangeant, cela peut choquer le lecteur non averti ou trop sensible, les scènes sont décrites de façon explicite donc si vous craignez la violence, le viol, la torture, etc., passez votre chemin…

Oui je suis un monstre. Je ne l’ai jamais caché. Mais on m’a fait ainsi. Je n’ai rien demandé. Tu l’as lu. Au départ j’étais un petit garçon gentil et normal. Tout comme toi avant l’accident. Mais les adultes ont assombri mon âme. M’ont montré ce qu’était la cruauté.

Contrairement au précédent roman Dans les Veines, je n’ai aucun bémol, j’ai passé un excellent moment à frémir en tournant les pages. J’ai hâte de découvrir les autres oeuvres de Caussarieu.

En conclusion donc, un roman terrifique coup de coeur où la bestialité des vampires rivalise avec la bestialité des humains et où les adultes, normalement gage de sécurité pour les enfants, sont soit trop faibles pour réellement les protéger, soit deviennent l’origine de la perversion de leur pureté et de leur innocence. Le tout porté par une écriture maîtrisée et un univers brossé à la perfection. Je recommande aux amoureux du genre…

Ma note finale est donc un coup de coeur

Disponible ici

Pour aller plus loin…

4e de couv. : Dans un village du Sud-Ouest de la France, un jeune garçon vivant avec son père handicapé, seul, malheureux, en échec scolaire, souffre-douleur de ses camarades, fait de son mieux pour survivre dans le désordre de sa vie. Le jour où il trouve un étrange carnet dans une maison calcinée, peut-être hantée, sa vie va basculer encore un peu plus dans l’horreur.

Fasciné par ce petit livre, il l’ouvre et voit sur la première page : « Si tu lis ces lignes, prie pour que je ne sois pas déjà mort sinon c’est toi qui mourras. » Intrigué autant qu’effrayé, il continue sa lecture…

Je suis ton ombre est un roman sombre, totalement atypique et l’un des meilleurs dans son genre.

Prix roman francophone Bob Morane 2014

Prix Planète-SF des blogueurs 2015


L’ autrice : Morgane Caussarieu casse les codes de la Bit-lit avec son premier roman Dans les veines. Aussi essayiste et traductrice, cette punkette de 27 ans a obtenu le prix Bob Morane pour Je suis ton ombre, second volet de sa saga aux longues dents, amorcée avec Dans les veines.


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