Retour de lecture pour : La Voie du Sabre, Thomas Day

Certains de mes retours de lecture peuvent présenter des éléments d’intrigues.


Retour de lecture : 

Septième livre dans le cadre du PIF 2020.

Il s’agit de mon premier Thomas Day, j’en entend beaucoup parlé au sein du groupe du PIF sur facebook depuis l’année dernière, je me suis donc lancée dans la lecture et quelle bonne surprise… Quelle bonne surprise ? oui mais…

L’écriture est fluide, elle est emprunte d’une poésie toute asiatique et fait planer une aura de sensualité et de sagesse spirituelle sur l’ensemble du roman. Le Japon féodal est bien restitué, une touche de fantastique en plus, les mots japonais sont inclus naturellement dans le texte sans que cela soit une gêne et pour ceux qui ne connaissent pas un lexique est disponible à la fin. Thomas Day offre une prose aux multiples facettes, on la sent bien travaillée et toute dédiée à servir son intrigue. Il sait construire un décor cohérent qui accueille sa touche d’originalité, à n’en pas douté il maîtrise bien son sujet, si vous en doutez rendez-vous en fin de roman pour découvrir la bibliographie thématique, quel auteur fait cet effort ? Peu, nous sommes bien d’accord…

Côté découpage du roman nous avons des rouleaux plutôt que des chapitres et au milieu de cette fable fantastique, nous avons des récits dans le récit avec des légendes qui enrichissent l’histoire principale. Cette mise en abîme est bien traitée et sert le texte avec brio.
La temporalité est bien maniée entre scènes d’action et épisodes philosophiques, le dosage ici est parfait, les pages se tournent, il n’y a pas de temps morts inutiles.

Le jour naissant couvrait l’horizon de poudre d’or et de copeaux de cuivre, et le vent matinal, chargé de fleurs de cerisier, déchirait le ciel comme mille ailes de papillon, arrachées, dans lesquelles avaient été s’emprisonner les lueurs saumonées d’une aube à l’agonie.

Les personnages secondaires sont à mon goût bien trop peu creusés, Akiko exceptée, ils ne servent que les protagonistes principaux ou l’intrigue et on ne sait rien de plus d’eux que ce qui est basiquement utile. Je le déplore, leur donner de l’épaisseur aurait rendu ce roman encore plus brillant qu’il ne l’est…

Parlons à présent de Myamoto Musashi, l’un des deux protagonistes principaux avec Mikedi. Je vous avoue que j’ai hésité avant de lire ce roman à cause de l’emprunt de ce nom pour ce personnage. Je suis de ceux qui ont adoré les romans de Eiji Yoshikawa (qui font partie de mon top 10), qui sont imprégnés des arts martiaux depuis le biberon (d’ailleurs si ce n’est pas fait, je vous invite à lire le Gorin no Sho de Myamoto Musashi et Mystères de la Sagesse Immobile de Maître Takuan ou encore L’esprit indomptable ), et qui ont détesté le livre de David Kirk
En ce sens, j’ai beaucoup apprécié l’avant-propos de l’auteur qui a fait l’effort de situer l’épéiste philosophe et artiste dans son contexte historique afin de donner une base aux lecteurs qui ne le connaîtraient pas.

Mais revenons au personnage en tant que tel, il est profond, complexe, porteur de mystère, capable du pire comme du meilleur et donc profondément humain. Sa philosophie est imprégnée de sagesse asiatique ce qui donne lieu a des dialogues qui font réfléchir et offre un vivier de citations. Il est bien travaillé autant dans ses failles que dans ses forces, il a le charisme nécessaire pour porter le roman sur ses épaules car oui c’est lui qui porte l’oeuvre et non Mikedi bien que ce dernier soit le narrateur.
Mention spéciale à son tatouage magique, c’est un élément original que j’ai adoré et qui sert le mysticisme du personnage.

On appréciera la dose de naturalisme et d’humanisme qui baigne le personnage de Musashi, notamment sur la défense des femmes même si pour ma part c’est un sujet pour lequel je préfère une incarnation féminine, le cadre du récit étant un japon médiéval, je ne chipoterais pas… mais je reviendrais plus tard sur le cas des femmes…

Mikedi… L’apprenti de Myamoto Musashi est un personnage intéressant, plutôt bien travaillé, je lui trouve néanmoins le défaut d’être présenté un peu vite et sans trop d’explication de sa psyché par moment, il y a des passages où je trouve qu’il sonne creux et je pense que cela est dû à un peu trop de précipitation dans la description de son fonctionnement psychologique et émotionnel… Il faut dire que ce roman présente un parcours initiatique, c’est difficile d’en représenter toute la portée en si peu de pages… Ceci dit, il rempli malgré tout son rôle d’élève puis d’antagoniste sans pour autant avoir la dimension qu’il aurait pu/dû avoir.

Dans mon esprit, l’homme sage refuse de posséder de la terre, car c’est lui qui appartient à la terre et non l’inverse. Les coquillages ne gouvernent pas, ne dirigent pas les rochers sur lesquels ils s’accrochent.

Les femmes dans ce livre et la violence, je ne peux pas ne pas en parler… elles sont quasiment un troisième personnage principal à elles seules et je suis étonnée, si ce n’est choquée que si peu de lecteurs en parlent dans leur chronique…

Mettons les choses au clair, j’ai totalement conscience que Day nous emmène dans un Japon médiéval sans concession, que la représentation de la femme à travers la concubine, la geisha ou les femmes de basse extraction servent l’ambiance sensuelle d’un Japon qui possède effectivement cette culture érotique très ancrée, j’ai totalement conscience que le message de Day se veut positif (du moins on va faire comme si) puisqu’il démontre que la violence qui leur est fait est celle des faibles par le biais de Myamoto Musashi mais la dose de viols et de violences pouahh !

Etait-il nécessaire de donner autant de détails aussi souvent ? L’excessive représentation de viols dans le roman fait perdre la crédibilité du message, ça devient difficile d’entendre « il faut les respecter » quand il y a autant de descriptions de violence qui confinent les détails des scènes au malsain… Faut-il rappeler que le dosage est primordial sur ce genre de thématique? Que la violence, quelle que soit sa nature, doit être présente dans un roman pour servir un propos et que cela ne se peut que si l’on sait y mettre la juste mesure ? Pour une fable porteuse de la philosophie de l’équilibre juste c’est le comble d’être tombé dans l’excès…  Et à ceux qui me répondraient que c’est normal, j’ai envie de les inviter à imaginer que tous ces viols étaient sur des hommes, ça pourrait remettre les choses en perspective sur la dose appropriée, après tout les hommes aussi se prostituaient au Japon médiéval et l’amour entre samouraïs n’était pas rare…

[Petite parenthèse d’ailleurs, je vous invite à lire l’article de planète diversité qui traite du sujet du sexisme en littérature… Je remercie au passage Manon D’ombremont qui l’a partagé.]

Parenthèse refermée, vous l’aurez compris pour moi cela constitue l’énorme point noir de ce roman qui, sans cela, aurait vraiment fait partie de mes favoris…

La vie est assujettie à la souffrance.
La souffrance est causée par les désirs.
Renoncer aux désirs entraîne donc l’arrêt de la souffrance.
Pour y parvenir, il suffit de renoncer au monde, de se détacher de soi et de suivre l’Octuple Sentier: compréhension juste, intention juste, parole juste, action juste, mode de vie juste, effort juste, conscience juste, concentration juste.
Une roue à huit rayons, représentation parfaite de la justice véritable.

Coté fantastique et originalité, il y a beaucoup de concepts que j’ai aimé, le tatouage magique en première place ; les empereurs dragons et autre aspects magiques ont été fondu à merveille dans ce Japon médiéval. C’est agréable, je l’aurai souhaité plus étoffé, ça fait partie des bémols que je peux avoir, ce roman aurait été encore plus efficace en étant plus long et plus fouillé, en sautant moins de périodes des années d’adolescence de Mikedi et en travaillant davantage son cheminement psychologique et émotionnel, quitte à parler philosophie asiatique et parcours initiatique autant l’assumer jusqu’au bout, d’ailleurs n’est-ce pas l’un des messages du livre ?

En conclusion, il s’agit d’un très bon roman qui aurait gagné à être plus long et plus détaillé sur certains aspects psychologiques et émotionnels de Mikedi, la dose de viols aurait mérité d’être revue à la baisse pour légitimer les propos philosophiques et humanistes véhiculés, ce dernier point est, à mon avis, le plus gros défaut de l’oeuvre.
En dehors de cela, nous avons ici une fable fantastique qui fonctionne, dynamique, originale et dépaysante, elle reste une belle découverte et il s’en faut finalement de peu pour qu’elle passe de bon à excellent et entre dans ma liste de romans favoris en imaginaire francophone.

Si ça n’avait été pour l’énorme défaut mentionné ci-dessus, ma notation aurait atteint les 16/20 mais cet impardonnable dosage raté me fait donner en note finale 14/20

Retour de lecture pour le tome 2

Disponible ici

Pour aller plus loin…

4e de couv. : Pour parfaire l’éducation de son fils Mikédi, le chef de guerre Nakamura Ito le confie à un rônin du nom de Miyamoto Musashi. Un samouraï de légende, le plus grand maître de sabre qu’ait connu l’Empire des quatre Poissons-Chats. Ensemble, pendant six longues années, le maître et l’apprenti vont arpenter la route qui mène jusqu’à la capitale Edo, où l’Impératrice-Dragon attend Mikédi pour en faire son époux.
Mais la Voie du Sabre est loin de trancher l’archipel en ligne droite : de la forteresse Nakamura aux cités flottantes de Kido, du Palais des Saveurs à la Pagode des Plaisirs, Mikédi apprendra les délices de la jouissance, les souffrances du combat et la douceur perverse de la trahison.


L’ autrice : Né en 1971, Thomas Day s’est imposé en quelques années comme l’un des auteurs les plus passionnants de l’imaginaire francophone, au fil d’une cinquantaine de nouvelles et d’une douzaine de romans qui tous se caractérisent par une propension avouée au mélange des genres : L’école des assassins et Le double corps du roi, écrits en collaboration avec Ugo Bellagamba, L’instinct de l’équarrisseur, La Voie du Sabre (prix Julia Verlanger 2003) et sa suite L’Homme qui voulait tuer l’empereur, La cité des crânes, Le trône d’ébène (prix Imaginales 2008), Dæmone, La maison aux fenêtres de papier et, dernier en date, Du sel sous les paupières.


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