Retour de lecture pour : Les Chaînes du Silence, Céline Chevet

Certains de mes retours de lecture peuvent présenter des éléments d’intrigues.


Retour de lecture : Quel roman… atypique et surprenant. Quelle belle surprise, je vous garantie que ceux qui osent dire que la littérature francophone n’a plus rien à offrir n’en n’ont pas fait le tour…
Ah ! J’aime ces romans qui me laissent coite et empêtrée dans mes émotions.

Tout d’abord l’écriture de Céline Chevet est fine, fluide, délicate, quasiment poétique. On sent l’emprunte japonaise de l’autrice notamment à travers les descriptions des forêts et des bêtes, une forme de lyrisme imprègne le roman. Elle maîtrise bien sa temporalité en scindant sa narration en deux niveaux. Le passé émerge dans le présent grâce au journal de Nathanaël que l’humaine lit au Vampire. Ainsi nous suivons deux duos de protagonistes, ceux du passé Kael et Nathanaël, et, ceux anonymes du présent, le Vampire et son humaine.

Le journal relate la récit principal tout en donnant du volume et une justification au Vampire, il alimente, en outre, son mystérieux objectif. Le tout fonctionne plutôt bien, cependant et, s’il ne devait y avoir qu’un seul bémol, j’ai trouvé que le Vampire peinait à prendre consistance malgré l’humaine et l’histoire narrée dans le journal qui prédit presque l’avenir potentiel du duo du présent. Le fil rouge, celui qui prend aux tripes, est donc bel et bien la vie de Nathanaël et Kael.

Je veux qu’il comprenne que faire preuve d’amour et de compassion ne nous rend pas inférieurs.

La relation de ces derniers sous-tend tout le roman et, si l’on sait que cela va se finir en tragédie dès le début, loin de rendre le cheminement superflu, celui lui confère plus de profondeur et de contraste et permet au lecteur de s’attacher davantage aux liens décrits entre les deux protagonistes principaux puisqu’il en connait la fin dramatique. Leur histoire c’est le parcours initiatique de l’apprentissage de l’autre, le mariage constant des contrastes qui tantôt s’apprivoisent et tantôt se confrontent. Une ode à assumer toutes les formes d’amour et à l’empathie.
Les personnages sont travaillés profondément, leurs émotions comme leurs psychés sont complexes et changeantes leur donnant autant de réalisme que d’épaisseur. Toutes les étapes de l’attachement sont présentées, l’apprivoisement factuel, l’habitude puis la familiarité qui amène la compréhension et la compréhension qui engendre l’attachement avec les travers que les relations connaissent : le désir de faire de l’autre un autre soi-même dans l’égoïsme du moment, la colère et le rejet que le refus de l’autre provoque et, enfin, lentement, l’acceptation que la différence de l’autre soit l’humus de l’attachement et de l’amour…

Dans tout ce magnifique fatras d’émotion deux idées principales se dessinent. La solitude rend déviant mais le devenir n’est pas un mal en soi, il permet en sortant d’un carcan sociétal établi d’appréhender le monde avec une nouvelle vision des choses. L’empathie est présentée comme LE pont vers l’autre et donc vers une forme d’universalité qui manque cruellement au monde du roman et à notre monde.

Car si les personnages sont inclus dans des sphères spécifiques, l’univers du roman est assez flou pour ne pas pouvoir savoir ni de quelle époque ni de quelle contrée il s’agit. Cela en fait une représentation pouvant coller à un univers suffisamment familier du lecteur ce qui est important pour l’autre message du roman dont je parlerai plus tard.

Pourtant, en entendant ces hommes et ces femmes qui prêchaient le vivre ensemble, le respect, l’équilibre entre prendre et donner, je ne pouvais qu’admettre leur sagesse. Si nous entamions une guerre contre la Nature, je craignais que nous soyons perdants, même en cas de victoire…

L’archétype du vampire et la façon originale dont il est traité ici est une autre grande qualité du roman de Céline Chevet. Ce mythe en devient fade la plupart du temps à force d’être mâché et remâché mais ici l’autrice a pris le partie de le situer dans une communauté avec des codes très particuliers et qui sortent de l’ordinaire. Elle lui a conféré une image complètement différente du vampire guimauve énamouré de la bit-lit et du vampire bestial qui tue tout ce qui passe. Cela fonctionne du tonnerre, on n’en n’est que plus curieux de ce duo humain/vampire atypique qui tente de s’apprivoiser malgré tout ce qui les oppose… J’apprécie également la dénonciation de ce travers de l’humain de vouloir et de penser que tout, absolument tout, fonctionne et raisonne comme lui. Cet anthropomorphisme est finalement la première réponse instinctive à tout pour essayer d’appréhender la différence mais aussi ce qui l’autorise à tout détruire quand il s’aperçoit que ce n’est pas le cas…

Et justement, cette errance dans les harmoniques des sentiments et de l’attachement, bien qu’elle soit l’essence même du roman, n’est que l’arbre qui cache la forêt. En effet, ce livre c’est également un pamphlet écologique pour la nature et son parfait équilibre. L’autrice dénonce que lorsque l’humain extermine une partie de son écosystème, il perd son humanité et fini par développer une forme de cannibalisme, s’autoriser à détruire les autres espèces est le premier pas pour s’autoriser à se détruire entre semblables. Cette farouche ode à la nature véhicule le message que l’acceptation de l’autre et de la différence est une base essentielle de l’écologie.
De là à dire que, par extension, écologie et empathie sont étroitement liées comme étant les deux mamelles qui nourrissent et rendent l’humanité pérenne, il n’y a qu’un pas…

– Je n’ai jamais donné de nom à mon maître, murmura-t-elle entre les râles du combat. J’aurais peut-être dû… On oublie parfois ce qui est le plus important….
– Qu’est-ce qui est le plus important ? lui demandai-je le souffle court.
-D’aimer. Quelle que soit la forme.

En conclusion, nous avons ici un roman vampirique atypique et surprenant, une triste balade mélancolique où se mêlent la douceur des beaux sentiments et l’amertume des larmes de ce qui se perd bien trop vite. C’est un merveilleux conte et un conte merveilleux qui laisse à la fois contenté d’amour et frustré de tendresse, qui baigne dans l’universalité et l’immortalité de l’amour mais aussi l’éphémère de la vie. C’est un roman du sublime tout en délicatesse qui se base sur l’émotion plus que sur l’action. Il y a une forme de romantisme tragique dans ces relations et notamment celle de Kaël et de Nathanaël. Mais c’est surtout une ode à la perfection de l’équilibre de la nature et une farouche dénonciation de l’inconscience humaine qui oeuvre paradoxalement consciencieusement à la détruire. Ce roman, comme un conte ou une fable, peut offrir une morale à qui voudrait bien la recevoir, celle que l’empathie sauvera le monde ou que son manque finira de l’achever. Sublime. Un roman réussi du point de vu littéraire, un roman engagé du point de vue idéologique. Je le recommande chaudement !

Ma note finale est donc un coup de coeur

Disponible ici


Pour aller plus loin…

4e de couv. : Après avoir sauvé la vie d’un vampire, Nathanaël est contraint de fuir son village. Réfugié au plus profond de la forêt où ces créatures gardent les ombres, il est adopté par l’une d entre elles qu il nomme Kael, scellant ainsi son destin. Malgré sa nouvelle condition d’animal domestique et le silence permanent de son maître, Nathanael observe la communauté qu’il intègre et dont il ignore tout. Pour la première fois, il apprend à contempler ces espaces immenses qui isolent les hommes et abritent les Bêtes, ces créatures issues d’un autre temps. Lui, l’humain fragile et sensible, symbolise tout ce que les vampires immortels ne regardent plus. Mais parce qu’il choisit de s’attacher pleinement à son maître, leur vie en est bouleversée. De ces chaînes nait un espoir. La liberté. Pour tous les deux.


L’autrice : Née en 1989, Céline est actuellement Designer Graphique. Ayant exploré des domaines aussi variés que la peinture, la cérémonie du thé et le théâtre lors de ses années universitaires à Tokyo, la littérature reste cependant sa passion première avec plusieurs manuscrits à son actif dont certains se voient publiés en 2017 : Manège en cage dans l’anthologie Entre rêves et irréalité aux Éditions Arkuiris, Le ventre aux Éditions Juno et Le bois des ombres aux Éditions Lune Écarlate. Amoureuse des belles plumes et de l’imaginaire, elle trouve en Haruki Murakami, Karin Lowachee et Jean-Louis Fetjaine des modèles pour ses propres romans.


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